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Catalogne : le refus d’autodétermination d’un peuple

Catalogne : le refus d’autodétermination d’un peuple 29 septembre, 2017

Alors que ce dimanche 1 octobre aura lieu le référendum d’indépendance où la population s’exprimera sur la question suivante « Voulez-vous que la Catalogne soit un Etat indépendant sous la forme d’une République ? », treize hauts responsables catalans ont été arrêtés le 20 septembre dernier suite aux ordres du gouvernement de Madrid. Depuis quelques jours, ce dernier ne cesse de violer le droit à l’autodétermination du peuple catalan ainsi que le droit de s’exprimer démocratiquement, à travers un vote.

Menaces et sanctions du gouvernement de Rajoy

Le gouvernement catalan de Carles Puigdemont et le gouvernement espagnol de Mariano Rajoy s’affrontent depuis plusieurs mois à ce sujet, ce dernier ayant jugé le référendum illégal, n’hésitant pas à appeler la Garde Civile, la police nationale et les Mossos Esquadria à arrêter toute personne participant à la « propagande » de ce référendum ainsi que les maires qui mettraient en place le matériel nécessaire à la tenue du scrutin. Soit, 712 des 948 maires catalans sont concernés par cette annonce puisqu’ils sont prêts à mettre à disposition des locaux pour le scrutin et laisser le peuple s’exprimer. D’ailleurs, le 16 septembre ils ont défilés dans les rues de Barcelone pour faire front face aux menaces du gouvernement espagnol.

Cependant, le gouvernement de Madrid est passé aux actes. Après avoir gelé les finances de l’exécutif catalan, le 20 septembre des millions de bulletins de vote ont été saisi par la Garde Civile, et 22 perquisitions ont eu lieu en même temps que les arrestations. Le jour même, les catalans ont manifesté dans les rues de Barcelone alors que Carles Puigdemont a affirmé que le gouvernement de Mariano Rajoy a «suspendu de facto l’autonomie de la Catalogne et appliqué de facto un état d’urgence».

Afin d’empêcher le déroulement et la mise en place du vote, les forces de l’ordre sont supposées saisir les urnes, enveloppes électorales, formulaires électoraux, éléments informatiques, matériel de diffusion et même les affiches publicitaires. Ce n’est pas tout, le 7 septembre dernier des membres de la Garde Civile ont fouillé des voitures d’employés travaillant dans des entreprises d’impressions au cas où ces derniers tenteraient de distribuer des bulletins de vote pour le scrutin.

L’appel à l’interpellation des fonctionnaires qui aideraient au déroulement du vote a entraîné la fermeture de certaines mairies, telle que celle de Barcelone dont la maire refuse de mettre en danger ses fonctionnaires. Elle a cependant laissé entendre qu’elle essaierait de trouver une solution pour que celles et ceux souhaitant s’exprimer puissent le faire. A contrario, certains maires catalans ont refusé de reconnaître la légitimité de ce référendum et ont donc refusé de laisser les catalans et catalanes s’exprimer.

Mi-septembre le Parquet espagnol accusait Mr Puigdemont et les membres de son gouvernement de désobéissance, de prévarication et de malversation de fonds publics. A l’inverse, ce dernier a lancé un appel à celles et ceux qui souhaiteraient participer au « International Monitoring » soit venir observer le déroulement du scrutin et le dépouillement des votes. Au pouvoir depuis 2015 et disposant d’une majorité de sièges au Parlement, le gouvernement séparatiste a déjà prévu une loi de référendum et une loi de transition en cas de victoire.

Une question de légitimité

Face à ce feuilleton à rebondissements, il faut comprendre que les actions du gouvernement de Mariano Rajoy sont interprétées différemment selon les avis sur ce référendum. Les espagnols et ceux opposés au vote considèrent que l’usage des forces de l’ordre est légitime dans le sens où le droit à l’autodétermination est jugé illégal. A contrario, est-il réellement légitime d’entraver la liberté d’expression d’une partie de la population ? De même, est-il légitime de la part de l’Etat espagnol de faire usage de la force contre sa population ?

Ce vote est aussi et surtout une volonté de la part d’une majorité des catalans qui souhaitent rester dans l’Espagne, de s’exprimer et faire entendre leur voix en Catalogne.  C’est donc bien un droit de s’exprimer qu’ils revendiquent. En effet, aujourd’hui les sondages ne sont pas en faveur de l’indépendance puisque seuls environ 40% des catalans souhaiteraient un Etat indépendant et une indépendance étatique. En revanche, il s’agit bien ici du droit à l’autodétermination des peuples qui poussent certaines et certains à manifester ou s’exprimer par les urnes.

On pourrait même se demander si les dernières actions de Madrid pourraient profiter au camp de Puigdemont qui a convaincu une partie des citoyens européens que l’usage des forces de l’ordre et l’arrestation de hauts fonctionnaires étaient sur-proportionnés ainsi qu’une entrave à la liberté et au droit d’autodétermination – terme repris par les indépendantistes. Mais il y a bien sur d’autres considérations à prendre en compte à la suite de ce référendum : alors que le droit à l’autodétermination est un droit légitime mais inexistant dans la Constitution madrilène, quelles seront les sanctions du gouvernement de Rajoy ? En effet, cet argument est notamment utilisé par ce gouvernement afin de justifier et légitimer le recours aux forces de l’ordre en Catalogne. Mais surtout, en cas de votes favorables à l’indépendance, que se passera-t-il ? Si on se réfère à la Constitution espagnole, ce vote ne sera pas reconnu et n’aura donc aucune conséquence. Mais que fera le gouvernement catalan en cas de victoire et même de défaite ? La population catalane reste divisée sur ce sujet, bien que le sentiment catalan soit revendiqué, la question d’un Etat catalan divise toujours.

Les espagnols et catalans divisés

Notons tout de même que ce n’est pas la première fois que Madrid s’oppose frontalement à l’indépendance catalane. En 2010 le tribunal constitutionnel avait invalidé une partie du statut d’autonomie adopté en 2006 et en 2014, un référendum devait se tenir avant d’être jugé illégal par le tribunal constitutionnel. Devenu un référendum consultatif, plus de 2,3 millions de personnes s’étaient exprimées. 80% d’entre elles étaient favorables à un Etat catalan et une indépendance étatique mais 10% ne souhaitaient pas cette dernière. Ce référendum a particulièrement agacé Madrid, et l’on ressent une montée des tensions entre les sentiments anti catalans et les sentiments anti espagnols. Ce sentiment s’est largement fait ressentir lors de la fête catalane du 11 septembre où plus d’un million de personnes ont manifesté pour demander l’indépendance, ou bien cet été lorsque Mariano Rajoy s’est fait siffler lors de sa venue à Barcelone.

Une chose est sûre, peu importe le résultat de ce référendum, la bataille entre le gouvernement catalan et le gouvernement espagnol continuera. En effet, Jean-Claude Juncker s’est exprimé sur l’hypothèse d’une victoire des séparatistes en affirmant que la Catalogne devra faire une demande d’adhésion dans l’Union européenne. Une histoire sans fin puisque l’Espagne pourrait s’y opposer au risque de voir grimper sa dette.

Notons tout de même que le parti de la gauche radicale, Podemos, s’est exprimé à ce sujet. Pablo Iglesias, le leader espagnol a proposé de créer une grande alliance démocratique de plusieurs partis afin de créer une coalition progressiste avant d’aller négocier avec le gouvernement espagnol un référendum légal. Cette idée semble presque utopique et peu envisageable à l’heure actuelle, surtout qu’elle ne risquerait pas d’apaiser les tensions en Espagne ou les mouvements indépendantistes européens.

Pour conclure, l’organisation et le maintien de ce référendum divise les espagnols et catalans. L’usage des forces de l’ordre, l’arrestation de hauts fonctionnaires et la fermeture de bureaux de vote sont jugés légitimes de la part de l’Etat espagnol et illégitimes, voir allant à l’encontre de la liberté d’expression, de la part des catalans en faveur ou non de l’indépendance de la Catalogne. Cependant, l’issu et la tenue de ce référendum sont à suivre puisqu’on ne sait pas ce que fera l’Etat espagnol si le vote est favorable à une indépendance, tout comme on ne connaît pas la réaction du gouvernement catalan pro-indépendantiste en cas d’échec ou réussite de ce vote, d’une part vis-à-vis de sa population divisée et d’autre part vis-à-vis de Madrid.

Charlène Dupé est étudiante en master de Sciences Politiques, option Relations Internationales à finalité Mondialisation et Politiques Publiques.

 

Bibliographie

AFP, «Catalogne: pas de droit à l’autodétermination possible» RTBF, 11 novembre 2014 : https://www.rtbf.be/info/monde/detail_catalogne-le-president-catalan-propose-un-dialogue-permanent-a-madrid?id=8399146

Pierre Cochez, «Des arrestations embrasent la Catalogne», La Croix, 20 septembre 2017 : https://www.la-croix.com/Monde/Europe/arrestations-embrasent-Catalogne-2017-09-20-1200878367?utm_term=Autofeed&utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Twitter#/link_time=1505918098

Marc Mahuzier, «Catalogne. Les arrestations, un déni de réalité de la part de Madrid», Ouest-France, 20 septembre 2017 : https://www.ouest-france.fr/europe/espagne/catalogne-les-arrestations-un-deni-de-realite-de-la-part-de-madrid-5259411/amp

Susana Urra and George Mills, «The lies of the Catalan regional premier», El Pais, 21 septembre 2017 : https://elpais.com/elpais/2017/09/20/inenglish/1505917320_788824.html

Oscar Jané, «L’indépendance catalane : « identité, vous avez dit identité ? » in RIS, numéro 102, été 2016 : https://www.academia.edu/28222457/L_ind%C3%A9pendance_catalane_identit%C3%A9_vous_avez_dit_identit%C3%A9_

 

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