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Interview / Georges Dassis: “Il n’est pas trop tard, il est temps d’agir”

Interview / Georges Dassis: “Il n’est pas trop tard, il est temps d’agir” 18 mai, 2018

Entretien de fin de mandat avec le Président du Comité économique et social européen (CESE)

Président du Comité économique et social européen (CESE) qui vient de terminer son mandat, mais aussi grande figure du syndicalisme en Europe et ancien résistant à la dictature des colonels en Grèce, Georges Dassis nous a fait l’honneur d’accepter une interview sur le sujet du présent et du futur de l’Europe.

Eyes on Europe : Qu’est ce qui pourrait faire changer d’avis les déçus de l’idée européenne ?

Georges Dassis : Les déçus de l’idée européenne ce sont les jeunes qui n’ont pas d’emplois, qui n’ont pas de perspective, ce sont les moins jeunes sans emploi, sans revenu, ce sont les travailleurs dont le revenu ne suffit pas pour mener une vie décente. L’Union européenne a été mise en place pour des raisons et une vision fondamentale. Tout d’abord c’est vivre en paix entre états nations. Les jeunes ont du mal à se rendre compte de ce que vivre en paix signifie, ça ne tombe pas du ciel. Si en Europe, il n’y a pas eu de guerre depuis 1945, on le doit notamment à l’existence de cette union. Ensuite, l’UE permet de garantir une certaine cohésion socio-économique entre toutes ces régions. Ça été réussi avec succès, au moins jusqu’en 2010. L’Union européenne a aussi su garantir toutes les libertés individuelles garantie par un état de droit.

Pourquoi alors l’UE ne réussit-elle plus à faire valoir ces acquis fondamentaux ? C’est avec la crise de 2008 que justement, une notion de l’union s’est avérée avoir été oubliée ; la solidarité. Heureusement, nous (le CESE) avons contribué à changer cette situation, et à partir de 2012-2013, c’est comme ça qu’on a repris espoir, avec notamment l’arrivée de Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission européenne qui a lancé des idées et des projets concrets (Le Plan Juncker).

J’espère depuis longtemps maintenant que la dotation du programme Erasmus soit élargie. Il ne faut pas que ce soit uniquement réservé aux étudiants les plus aisés.

Il faudrait aussi pour convaincre les gens, que l’UE et ses représentants soient plus proche des citoyens et surtout que les citoyens soient informés. Aujourd’hui il y a un réel manque d’information et les médias portent une certaine responsabilité. Mais ce sont les hommes et les femmes politiques au niveau national qui ont la plus grande responsabilité car ils ont tendance à s’approprier tous les succès de l’UE mais dénigrent cette union quand elle subit des échecs. L’UE n’est pas une union fédérale, c’est une union d’états qui a été mise en place en 1951, et elle a survécu car c’était une union d’états où il y avait un dialogue permanent entre ceux-ci. C’est également à travers ce dialogue que l’on a garanti une certaine cohésion économique et sociale.

Pour être plus concret, une des grandes acquisitions de l’UE n’est autre que le programme Erasmus: créé lors de la présidence de Jacques Delors, c’était une initiative fantastique. Si on veut faire l’Europe, il faut que les citoyens européens se connaissent, à commencer par les jeunes. J’espère depuis longtemps maintenant que la dotation du programme Erasmus soit élargie car il ne faut pas que ce soit uniquement réservé aux étudiants les plus aisés. Il faudrait qu’il y ait une égalité de traitement, mais qu’il soit élargi pas seulement aux étudiants mais aussi aux lycéens (dernière et avant dernière année de lycée) et aux professionnels.

Il y a aussi un autre facteur de l’euroscepticisme, c’est la pauvreté. Quelqu’un qui est dans le désespoir peut croire n’importe qui et n’importe quoi, c’est de cette manière que les populistes commencent à progresser en Europe. Donc plutôt que de faire des discours, il faut garantir à tous les citoyens vivant sur ce territoire, qu’ils ne vont pas mourir de faim ou mourir de froid. C’est pour ça que nous avons proposé l’instauration d’un revenu minimum pour tous les résidents sur le territoire de l’UE.

Donc pour résumer, il est urgent que les hommes et les femmes politiques, les responsables d’associations agissent, informent et soient plus proches des citoyens, pour continuer à vivre en paix. Parce que si l’on suit le raisonnement de certains populistes, il faut fermer les frontières pour résoudre les problèmes du pays. Ils vont chercher un bouc émissaire à l’extérieur et c’est comme ça qu’on déclenche des guerres. Donc pour moi c’est capital, surtout pour les jeunes, que cette union avance dans le sens de l’intégration si on veut continuer à vivre en paix.

EoE : Avec la montée des partis d’extrême droite, l’idée de relancer l’Europe sociale n’arrive-t-elle pas trop tard ?

Dassis : Non, il n’y a aucun de ces partis qui a un vrai programme de gouvernance, bien souvent ça se résume à fermer ses frontières. Ils agissent en direction de la haine et par la haine. Je ne peux pas dire qu’il est trop tard, et je suis certain qu’il n’est pas trop tard. Par exemple quand on compare la situation avec des pays en dehors de l’UE, la situation est beaucoup plus grave donc le socle des droits sociaux est une chose importante mais il faut qu’il soit suivi par des investissements et des mesures concrètes (redistribuer le temps de travail, accompagnement des chômeurs), il n’est pas trop tard, il est encore temps d’agir.

C’est capital, surtout pour les jeunes, que cette Union avance dans le sens de l’intégration, si on veut continuer à vivre en paix.

EoE : Un revenu minimum permettrait-il à l’Europe d’avancer à nouveau ?

Dassis : Pour moi qui suis à l’origine de cette idée, je suis parti d’un principe humain, dans tous les pays de l’UE il y a des personnes vivant dans la pauvreté, il y a des gens qui souffrent de la misère. Pour des raisons de moralité on devrait donner à ces gens là de quoi se nourrir et de quoi se chauffer, de quoi vivre dignement. Maintenant cette idée a fait son chemin, elle était présente aux élections françaises (une des mesures phares du programme de Benoît Hamon) et de nouvelles propositions ont émergées dans d’autres pays de l’Union.

EoE : Une question un peu plus personnelle, pour vous qui êtes actif dans le syndicalisme depuis très jeune, pensez-vous que le monde politique manque de personnes qui ont débuté sur le terrain ?

Dassis : Je ne veux pas être classé dans la catégorie des vieux qui prétendent que de notre temps c’était mieux parce que je suis conscient que de notre temps, c’était différent. C’est aux jeunes d’aujourd’hui de décider de la manière dont ils doivent agir. Parmi les gens de ma génération, je n’ai connu personne qui ne soit pas parti du bas de l’échelle, sauf en de rares exceptions. On devenait syndicaliste car on était syndicaliste à l’usine où l’on travaillait. Et on devenait dirigeant en fonction des capacités intellectuelles, mais aussi physiques. A l’époque où je suis devenu syndicaliste à temps plein, il faut considérer qu’on devait travailler au moins 14 heures par jour, 8h de travail professionnel, plus 5-6 heures pour mon travail de militant. Je sais qu’aujourd’hui ce n’est pas le cas, donc j’émets un point de vue tout à fait personnel. Dans les syndicats comme dans les autres associations, il faudrait arriver à faire le meilleur mélange possible entre les gens qui montent dans la hiérarchie, qui viennent de la base, et les associer à des jeunes qui n’ont pas encore travaillé dans une entreprise mais qui ont fait des études.

Après ce n’est pas à moi de fixer ça, car je ne suis pas un observateur objectif, et je ne dispose pas de l’autorité nécessaire pour indiquer ce qu’il faut faire. Mais, ce que je peux dire, c’est que si les associations et les syndicats se mettent à avoir à leurs têtes uniquement des intellectuels je ne crois pas que ce soit l’idéal. Et je pense que par la force des choses, les gens qui militent finiront par percer mais il faut qu’ils comprennent qu’ils ont besoin d’une analyse, d’articuler un discours documenté. Car quand j’étais jeune, l’analyse n’était pas difficile à faire, nous n’avions rien, pas de liberté, on devait travailler pour très peu de choses, on était licenciés pour rien. Donc nous n’avions pas besoin d’une grosse analyse pour lutter, on luttait avec des slogans et des revendications précises. Mais les jeunes d’aujourd’hui, ont besoin d’avoir une analyse plus claire et plus détaillée.

 

Propos recueillis par Jean-Stanislas Bareth, étudiant à l’IEE (ULB).

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