29. April 2017
Eyes on Europe

Médias: sollicitation plus que soumission?

Médias: sollicitation plus que soumission?

 

Le discours « anti-médias » est devenu assourdissant. A tel point qu'il semble presque nécessaire pour les professionnels du métier de justifier leurs intentions. Les médias sont accusés d’orienter la pensée des individus, et ceux qui dénoncent ces prétendues déterminations journalistiques se croient donc plus malins que les autres pour le constater : se considèrent-ils alors en dehors de la pression de la « bulle médiatique » ? Sont-ils les "sauveurs" du XXIème siècle ?

 

 

© Pixabay

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Une règle du jeu acceptée socialement

 

Les références des individus sur les faits de société sont devenues, avec le développement des réseaux sociaux, de plus en plus nébuleuses. En décidant d’être inscrit sur un ou plusieurs réseaux sociaux, l’individu se prête à un nouveau rôle social. Il  « aime » des pages sur Facebook ou sur Twitter pour voir des articles qui confortent ses idées. Sollicité par les médias, l’individu accepte de rentrer dans le jeu: il doit assumer les conséquences qui en découlent.

 

Au vu de la diversité de la presse, des chaînes de télévisions, des radios, des capacités qu’offre Internet de voir des plateformes médiatiques étrangères, il semble un peu trop facile de se dire bernés par les médias. Les médias sont avant tout des institutions, ils font partie intégrantes des règles du jeu acceptées socialement. Leur structure sociale est construite par l’aboutissement d’initiatives calculées, ayant chacune ses équipements techniques, ses professionnels attitrés et ses règles particulières, écrites ou non (Francis Balle, Médias et sociétés, 2013). Lorsqu’un seul de nos amis partage ou retweet un article pro-Trump, pro-Farage, pro-LePen, il entre dans le jeu. Nous-même avons accepté la règle au préalable, et par là-même l’imposition du contenu médiatique qui nous atteint.

 

Les tactiques de communication ne sont cependant pas les mêmes selon les valeurs prônées. En effet, pour les partisans de la fin de l’Europe, les détails techniques seront évincés du débat au profit de généralités ou à, l’inverse, certains seront pris dans un angle de vue de sorte à ne faire ressortir qu’une partie subjective d’un ensemble. En revanche, il est plus généralement plus rare de voir des articles fédéralistes partagés sur les réseaux sociaux, hormis pour les personnes faisant généralement d’ores et déjà partie de cette bulle. En toute logique, l’argumentaire contraire à l’euroscepticisme ne peut être fondée sur la même base que celui-ci. Ceci dit, faisant moins appel à une rhétorique émotionnelle ou étant plus controversés de manière générale, ces derniers en sont moins visibles sur les réseaux sociaux.

Au-delà du mot « médias », il faut voir des hommes qui exercent une profession, une activité qu’ils ont choisie. Ils sont preneurs de pou de la société. Cela ne fait pas d’eux des sociologues mais du moins des preneurs de température. Ils captent le temps, les émotions, l’ensemble des excitations qui ébranlent les consciences individuelles.  Ils sont des enthousiastes, ils saisissent le temps.

 

 

Les médias, outils de confrontation

 

Lorsque l’on se prête au jeu, on en accepte les règles, ce qui n’empêche pas de les critiquer par la confrontation des idées. Les médias nous sollicitent, nous acceptons leurs invitations en étant sur les réseaux sociaux, en regardant la télévision. Ne jouons pas les pervertis, soyons honnêtes avec nous-mêmes. Si nous n’avons c’est sûr pas le temps de comparer tous les médias, nous n’aurons pas le temps de nous construire une information complète et objective du monde non plus. Aussi nous sélectionnons l’information à laquelle nous voulons accéder et, de nos jours, cette sélection est d’autant plus facilitée par la présence de données sur à peu près tout et n’importe quoi.  Si l’on veut réellement s’informer sur la vie des habitants des Îles Sandwich du Sud, ou connaître la procédure législative européenne d’une directive sur la protection des données personnelles, les médias en soi ne vont pas l’empêcher.  Plus que des instruments de soumission, les médias sont des outils de communication pour les individus : ce n’est cependant qu’en y confrontant les idées et utilisant plusieurs types de canaux qu’on peut arriver à une idée plus précise du monde.

 

 

 

Une soumission étatique ?

 

Dans ce tableau, l’Union Européenne a un rôle à jouer. Alors que les réseaux, par essence, sont transnationaux, c’est une réponse européenne qu’il s’agit de donner pour réglementer les comportements parfois néfastes y existant tout en s’assurant que les Etats n’aient pas une main mise trop importante sur ces derniers.  Ainsi, dans le cadre du Conseil de l’Europe, la Convention Européenne des Droits de l’Homme qui protège la liberté d’expression, c’est-à-dire la liberté de dire, d’informer. Les objectifs sont les mêmes que ceux du programme MEDIA de l’Union Européenne qui favorise la formation des professionnels et la production à vocation européenne, la libre circulation des émissions de la radiodiffusion et rendre plus facile la transmission « transfrontalière ». L’Union Européenne a par ailleurs construit sur la base de la Convention susmentionnée une protection similaire en terme de liberté d’expression sur la base de la Charte Européenne des Droits Fondamentaux.

Ceci dit, les médias ne sont pas laissés en électrons complètement libres dans l’espace du débat public. Le marché ne peut en effet pas tout réguler, et la légitimité (à l’échelle européenne) de l’Etat dans ce processus de régulation est prévue à  l’Article 10 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme, disposant entre autres que « Le présent article [sur la liberté d’expression] n’empêche pas les Etats de soumettre les entreprises de radiodiffusion, de cinéma ou de télévision à un régime d’autorisations ». Autres dérogations sur la base de la protection de l’ordre public sont également acceptées bien que strictement interprétées par la Cour Européenne des droits de l’homme.

 

Ainsi si les individus ne sont pas soumis mais sollicités par les médias, il reste à voir si ces derniers sont libérés également de contraintes étatiques trop intrusives. Entre la Pologne et la Turquie, il n’est pas sûr que les médias restent libres de leur pouvoir de sollicitation. Si les moyens pour s’informer deviennent limités voire supprimés, les individus sont alors davantage soumis à l’information qu’ils reçoivent, supprimant en partie la liberté qu’ils ont de s’informer. Le système de protection instaurer par les règles européennes qui permet également, dans une mesure limitée et strictement contrôlée, de réglementer les médias ne joue ainsi pas complètement son rôle d’arbitre du jeu.

 

«Tiraillé entre ses divisions et son rêve d’unité, le monde, plus indéchiffrable que jamais, en proie aux dictatures et aux terrorismes, n’attend plus désormais de la technique ou de l’économie, mais seulement de la sagesse des politiques, qu’ils concilient les exigences des cultures particulières, régionales, ethniques ou religieuses, avec celles de l’universalisme des droits sacrés et inaliénables de la personne humaine.» Francis Balle, Médias et sociétés

 

« Le monde offre un spectacle confus. On l’aperçoit à travers la presse comme à travers une vitre embuée ». Alexandre Vialatte

 

Lola Couturieux est étudiantes en deuxième année de Sciences Po Strasbourg