29. April 2017
Eyes on Europe

L’Europe à la conquête de l’eldorado militaire de l’Indonésie ?(suite & fin)

L’Europe à la conquête de l’eldorado militaire de l’Indonésie ?(suite & fin)

 

Les besoins en matière d’armement de l’Indonésie sont conséquents. En effet, l’armement permet au pays d’assurer un certain prestige national en tant que puissance régionale et de répondre aux défis sécuritaires internes, tel que le terrorisme. Cette situation offre aux entreprises européennes de l’armement un marché d’opportunités économiques mais aussi de nombreux défis à relever.

 

Mosquée de Jakarta © Pixabay

Mosquée de Jakarta © Pixabay

 

L’INDONESIE : UNE PUISSANCE REGIONALE SOUS TENSION

 

L’Indonésie se considère comme une puissance régionale de l’Asie du Sud-Est. Puissance maritime, démocratique et potentiellement économique, elle évolue néanmoins dans un environnement où les tensions sont en augmentation. Premièrement, elle considère avoir un « certain droit de regard » sur les relations internationales de la région. Or « pour assurer cette influence, pour se rassurer elle-même de l’image qu’elle se donne, il est important d’avoir des capacités ». De ce fait, elle s’inscrit dans une certaine rivalité avec Singapour et la Malaisie qui sont deux autres pays importants de la région. L’investissement militaire devient une nécessité pour compenser les achats militaires de ces pays voisins, pour son image et pour maintenir son influence régionale.

 

A la marge, les relations avec l’Australie sont assez irrégulières. Elles sont ponctuées de crises chroniques, notamment en lien avec l’immigration. De même, les relations avec la Chine sont complexes. L’un des points de préoccupation de l’Indonésie, c’est la question de l’archipel des Natuna au nord du pays entre Borneo et la Malaisie.  Les revendications territoriales chinoises débordent sur la zone exclusive de l’Indonésie. L’Indonésie y construit actuellement des infrastructures militaires afin d’assurer sa souveraineté à l’encontre de l’Empire du Milieu.  Malgré le verdict de la Cour Permanente d’Arbitrage du 12 juillet 2016, qui a donné raison aux revendications des Philippines en Mer de Chine contre les prétentions chinoises, la situation reste délicate pour l’Indonésie. Ce verdict renforce la position indonésienne, déjà exprimée en 2010 devant l’ONU, qui considère les prétentions chinoises illégitimes. Cependant, l’arrivée du président Rodrigo Duterte en 2016 et ce verdict mettent à mal l’objectif indonésien d’établir un « code de conduite juridiquement contraignant » pour la mer de Chine méridionale.  Les relations avec la Chine pourraient en pâtir. Les incertitudes autour de cet espace maritime offrent un argument aux militaires indonésiens pour réclamer plus de fonds afin de peser sur le conflit régional.

 

Enfin l’embargo américain des années 1990 à la suite du conflit entre le Timor Oriental et l’Indonésie est une des causes du vieillissement des équipements indonésiens en particulier les avions C130. Lors de son indépendance, l’Indonésie a eu du mal à établir ses frontières. Elle a envisagé d’unifier le monde malais dans un même ensemble (Soekarno, premier président de la République Indonésienne) mais le découpage colonial entre le Portugal, le Royaume-Uni et les Pays-Bas fut maintenu (Pluvier, 1974). Cependant, les facteurs internationaux ne sont pas les seuls à expliquer ce besoin d’armement.

 

LES BESOINS DE L’ARMEE SERVENT AVANT TOUT LE PRESTIGE NATIONAL DE L’INDONESIE

 

L’épisode de l’embargo a soulevé l’aspect nationaliste de la culture indonésienne. Cette dimension se retrouve dans les cinq principes fondateurs de l’Etat indonésien. Soekarno, premier président indonésien, les a énuméré dans son discours du Pancasila, doctrine qui fonde l’Etat moderne de l’Indonésie  et dans lequel se retrouve le principe du nationalisme. Les besoins de l’armée servent avant tout le prestige national de l’Indonésie.  « On voit par exemple que l’armée essaie de prendre plus de rôle. Il y a un programme d’entraînement des civils pour la défense nationale. Là c’est quand même particulier de dire qu’on va prendre les criminels qu’on va former au métier des armes pour leurs apprendre la dédication, le soutien, la loyauté à la nation. C’est quand même un concept assez interpellant pour la plupart des observateurs extérieurs qui ne sont pas habitués à ce genre de logique », explique B. Hellendorff.

 

A cela s’ajoute le fait que l’Indonésie a été et est toujours en proie à certains conflits internes. Les velléités indépendantistes de la Papouasie indonésienne ainsi que de la région de l’Aceh sont encore dans les esprits. De même, le terrorisme est aussi un nouveau problème qui secoue l’archipel. Les attentats du début de 2016 dans le quartier de Menteng ont marqué les indonésiens et les menaces sur l’archipel sont toutes autant présentent qu’en Europe. L’armée de terre essaie d’ailleurs de reprendre la mission de l’antiterrorisme.

 

 

UNE ARMEE EN MUTATION QUI A DU MAL A SE DEFINIR

 

Mais c’est surtout une armée dont les missions sont en train d’être redéfinies. L’enjeu actuel est de définir quelles compétences sont à l’armée et lesquelles sont du ressort de la police. Le président actuel, Jokowi, a redonné des compétences civiles à l’armée. De plus, sous Suharto, l’armée de terre avait été favorisée au détriment de la marine et de l’armée de l’air.  Au sortir des années Suharto, ces deux dernières branches armées étaient dans un mauvais état. Les mutations dans les rôles entre la police et l’armée mais également au sein de l’armée reposent aujourd’hui sur le principe: « défense extérieure à l’armée, défense intérieur et gestion des conflits internes à la police ». De même les liens forts entre le politique et l’armée sont également en pleine évolution. L’interconnexion qui existe entre les affaires militaires et civiles est issue d’une tradition héritée du monde malais. Elle est aujourd’hui remise en cause afin de séparer ces deux sphères.

 

De ces mutations, des besoins en armement apparaissent. Cependant, de temps à autres, des réflexes de la période précédente ressurgissent rappelant ainsi le rôle central de l’armée sous l’ère Suharto. B. Hellendorff cite comme exemple l’achat de tanks Leopard par l’Indonésie qui ont une utilité très limitée sur un archipel. Les conflits entre administrations existent aussi. Le budget de la marine peut être envié par les forces de l’armée de terre. Cependant, la politique de Jokowi ne semble pas être uniquement focaliser sur l’armement indonésien. Bien que cela soit une nécessité, le « récit politique » actuel du président – poros maritim dunia – est avant tout économique pour que l’Indonésie devienne une thalassocratie régionale.

 

Les besoins en armement de l’Indonésie apparaissent comme étant le résultat d’un environnement où ses relations internationales peuvent être sous tensions tant avec ses voisins immédiats qu’avec la Chine. Se considérant comme une puissance régionale, l’Indonésie doit s’armer pour répondre à l’image qu’elle se donne, son prestige. Mais c’est une puissance régionale en pleine réforme, au sein de laquelle l’armée tente, difficilement, de redéfinir son rôle après avoir été la pierre angulaire de l’ère Suharto. Dans ce contexte, quelles sont les opportunités réelles pour les entreprises européennes et quels obstacles ont-elles à faire face pour atteindre cet eldorado militaire ?

 

Le marché émergent de l’armement indonésien offre, du fait du contexte national et international actuel, des perspectives immenses pour les entreprises. Les salons de l’armement en Indonésie sont de plus en plus importants et attirent de nouveaux acteurs du marché chaque année. La France avec, entre autres, Airbus et Thalès, les Pays-Bas  avec DAMEN et l’Allemagne avec Rheinmetall sont bien engagés sur le marché indonésien. Certaines de ces entreprises possèdent même des usines dans l’archipel. Airbus Helicopter possède notamment un centre de maintenance dans la région de Jakarta (Airbushelicoptere.com).

 

 

DES PERSPECTIVES ALLECHANTES ACCOMPAGNEES DE DEFIS

 

Mais ces perspectives alléchantes s’accompagnent de défis pour les investisseurs étrangers. Le nationalisme dont fait preuve l’Indonésie se retrouve également dans la vie économique de l’archipel. Cette dernière tente d’assurer son indépendance militaire vis-à-vis de ses fournisseurs. Marquée par l’embargo américain, elle a choisi de diversifier ses fournisseurs, limitant ainsi les perspectives des entreprises européennes. Ainsi par exemple, elle achète se tourne vers les russes pour l’achat de C130. Cette indépendance se manifeste aussi par le développement de l’économie nationale, priorité du gouvernement Jokowi. Il en découle nécessairement un transfert de compétences et l’implantation d’usines sur le territoire indonésien.

 

De même la corruption est très présente en Indonésie. Elle provient tant de la société civile que du monde des affaires. D’ailleurs, le gouvernement indonésien ne nie pas ce fait et Jokowi a fait de la lutte active contre la corruption un de ces fers de lance. Une commission anti-corruption a été mise en place en Indonésie afin de surveiller les mouvements financiers des institutions publiques.  Une des dernières arrestations en date étant celle d’une ancienne ministre de la Santé, Siti Fadilah (Jakartaglobe, 2016).

 

 

UNE POSITION COMMUNE PREFERABLE POUR RELEVER LE DEFI

 

Aussi, pour l’Union Européenne, il serait préférable d’adopter plus régulièrement une position commune. L’exemple de la vente des Léopard par l’Allemagne après le refus néerlandais illustre bien les divergences entre les pays européens sur l’interprétation des critères institués par l’Union Européenne permettant d’autoriser ou non la vente d’armement à un pays tiers.

 

La compétence militaire, incluant la vente d’arme, reste une compétence principalement exercée par les Etats membres et non les institutions européennes. Une européanisation plus complète de la compétence permettrait ainsi d’éliminer des divergences sur l’interprétation de ces fameux critères et peut être de mener une politique économique unique sur le marché asiatique.

 

L’Indonésie pourrait être un eldorado pour les entreprises européennes de l’armement du fait de l’importance du marché tant en raison d’événements internationaux que des défis nationaux de l’archipel que sont l’unité et le terrorisme. Pour se concrétiser, ces perspectives alléchantes doivent relever certains défis, dus tant à la qualité de pays émergent qu’est l’Indonésie mais aussi au propre système institutionnel européen.  L’Européanisation de la politique commerciale extérieure de l’Union en matière d’armement pourrait jouer en faveur des entreprises. Le traité de libre-échange en cours de négociation entre l’Indonésie et l’Union Européenne pourrait être un premier pas.

Loïc Charpentier est étudiant en relations internationales à l’ULB.