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Europe de la défense, dix ans après la crise

Europe de la défense, dix ans après la crise 27 janvier, 2019

Compte tenu de l’instabilité géopolitique au niveau mondial, la question d’une défense commune connait un regain d’intérêt en Europe. Dix années après la crise financière, analyse de l’Europe de la défense, entre restrictions budgétaires et intérêts nationaux.

La crise économique et financière de 2008 a eu un impact paradoxal sur la Défense dans l’UE: d’un côté, les budgets de la défense se sont serrés, de l’autre, les projets européens de l’armement ont cru. Cette situation s’explique par diverses raisons et favorise plusieurs grands projets communs de l’UE en matière de sécurité. Néanmoins, la fameuse Europe de la défense, bien que vivant un sursaut depuis le choc du Brexit, est encore loin d’être opérationnelle, comme le prouve l’achat récent de la Belgique de F-35 américains. Dix ans après la crise, où en sommes-nous et quel effet a-t-elle eu sur le secteur de la défense dans l’Union?

Les conséquences de la crise sur les budgets et les industries européennes

La crise économique et financière de 2008 a impacté les économies des Etats membres (EM) de l’UE, ainsi que ses entreprises. Les budgets nationaux de défense ont diminué en terme réel durant cette période, tandis que certaines entreprises européennes de l’armement ont dû procéder à des licenciements. La défense en Europe, déjà à la traîne comparée aux Etats-Unis ou à la Russie dans plusieurs domaines, n’était pas au meilleur de sa forme.

Les difficultés financières des pays suite à la crise, en addition des coûts croissants exorbitants de production de la nouvelle génération ont fait que les projets nationaux d’armement devenaient de plus en plus compliqués à financer et à mettre en oeuvre tout seul.

Ces conséquences furent négatives pour l’Europe de la défense, mais eurent également des effets positifs. Les difficultés financières des pays suite à la crise, en addition des coûts croissants exorbitants de production de la nouvelle génération d’armements (pour le prix d’un F-35B (2016), un pays pourrait se doter d’environ 8 F-16 (1978), et le prix d’un seul F-22 (2005) équivaut à 104 F-4 (1958)), ont fait que les projets nationaux d’armement devenaient de plus en plus compliqués à financer et à mettre en oeuvre tout seul. Cet état de fait a motivé les EM à investir davantage en commun au niveau européen, parfois dans certains programmes qui existaient déjà avant la crise de 2008, mais qui ont connu à ce moment là un sursaut d’intérêt.

Deux grands projets paneuropéens de la défense

Premièrement, il existe l’Airbus A400M: avion de transport stratégique créé afin d’être interopérable entre chaque EM. Le projet existe depuis les années 90, mais en mars 2009, le Président d’EADS (ancien nom d’Airbus) déclara ne pas pouvoir construire l’avion à cause de soucis de moteurs. Les Ministres de la défense, toutefois, ne virent pas cela de cet oeil et investirent davantage dans l’avion, qui fit son vol inaugural en décembre 2009. La crise et la nécessité accrue d’investir en commun peuvent être une des raisons ayant poussé les EM à continuer sur cette voie.

Les avions cargos militaires sont indispensables si un pays souhaite pouvoir projeter sa force en cas de conflits. La Russie dispose actuellement de 726 avions cargos militaires (en service et en stockage), tandis que les Etats-Unis en ont 919 en activité. Ces deux pays surclassent de loin en nombre les autres pays en termes de transport aérien, mais également en charge utile maximale transportable (150 tonnes pour la Russie, 120 tonnes pour les Etats-Unis, loin devant l’UE). La France, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Espagne et l’Italie, ont, tous ensemble, un total de 233 avions cargos, et seulement légers ou moyens. Ce manque de transport aérien stratégique limite fortement les possibilités des EM d’étendre leur force militaire dans des pays lointains en temps de guerre, ou lors de missions pour la Politique de sécurité et de défense commune. Actuellement, les EM utilisent beaucoup des C-130 et C-160 (vieux d’un demi-siècle), voire des An-124 russes quand ce sont des charges très lourdes.

Les avions cargos militaires sont indispensables si un pays souhaite pouvoir projeter sa force en cas de conflits.

Les lobbyistes d’Airbus ont fait une énorme campagne de lobbyisme, en utilisant comme arguments que l’avion était abordable et représentait un bon rapport coût-efficacité, malgré son surcoût prouvé, et était nécessaire pour garantir la sécurité et l’indépendance du continent européen. Au final, 55 avions ont déjà été livrés à divers pays européens, avec une centaine d’autres en commande, ce qui est positif pour l’Europe de la défense.

Deuxièmement, nous avons l’avion ravitailleur Airbus A330 MRTT. Ce projet date également d’avant la crise, mais a connu un développement accru pour les EM seulement après 2008.

Le ravitaillement air-air (RAA), c’est-à-dire le ravitaillement de carburant pour les avions en vol, est une partie vitale des opérations militaires de nos jours, qui peuvent avoir lieu à des milliers de kilomètres des bases aériennes. Pouvoir ravitailler un avion de chasse en vol permet qu’il reste au combat plus longtemps, à des distances plus éloignées. Or, la capacité à effectuer des opérations de ravitaillement aérien reste très limitée pour les pays de l’UE. Les Etats-Unis disposent d’environ 480 avions ravitailleurs de 3 sortes différentes, tandis que l’UE entière ne dispose que de 40 ravitailleurs, mais de 10 sortes différentes.

Durant la Guerre d’Irak, presque l’entièreté des avions ravitailleurs en service étaient américains. Après le Kosovo, c’est la guerre au Libye qui montra à nouveau que les EM ne pouvaient faire du ravitaillement aérien tout seul, les avions européens devant compter constamment sur l’aide des Etats-Unis pour le ravitaillement (dans 80% des cas). Comme l’a répété Macron, « l’Europe ne peut plus remettre sa sécurité aux seuls Etats-Unis. C’est à nous aujourd’hui de prendre nos responsabilités et de garantir la sécurité, et donc la souveraineté européenne ».

Cet argument fut aussi poussé par Airbus envers les ministres de la défense pour les pousser à l’acquisition d’A330 MRTT. Et en 2015, le Chef exécutif de l’Agence européenne de défense demandait au Parlement européen d’acheter davantage de kits Airbus de RAA pour avions. Comme quoi, rendre l’Europe plus sûre, ou du moins argumente-t-on, rentre parfaitement avec les intérêts des entreprises de l’armement, qui risque d’abuser de cet argument afin de protéger leurs objectifs commerciaux.

Dix ans après la crise, l’A330 MRTT voit toujours un service limité dans l’UE, avec seulement 16 modèles livrés et une dizaine d’autres en commande.

Les défis de l’Europe de la défense

Plusieurs problèmes continuent d’exister pour les projets européens dans la défense, comme le budget nécessaire et le manque d’envie politique de débloquer de l’argent dans la défense lorsque la majorité des citoyens européens sont apathiques à cette idée, surtout après la crise financière et les politiques d’austérités qui l’ont suivi. Depuis la crise, les citoyens européens sont, en général, réticents à l’achat d’appareils militaires, qu’importe qu’ils soient investis en commun ou acheter à un pays tiers. Un pourcentage plus grand de la population trouve que les gouvernements devraient plutôt investir dans le social.

Depuis la crise, les citoyens européens sont, en général, réticents à l’achat d’appareils militaires, qu’importe qu’ils soient investis en commun ou acheter à un pays tiers.

Par ailleurs, les EM continuent souvent de vouloir investir nationalement plutôt qu’au niveau européen afin de protéger leurs industries, tandis que les très puissantes entreprises américaines, elles, poussent les EM à acheter américain (comme l’a fait récemment la Belgique avec les F-35 américains).

Enfin, mentionnons le lobbying intempestif d’Airbus envers l’UE qui pose des soucis de légitimité, de transparence, et de démocratie.

Conclusion

En résumé, la crise de 2008 a impacté tous les EM, les petits tout comme les grands. D’un côté, la crise financière et la diminution des budgets des EM a mené à la réduction des dépenses dans la défense. D’un autre côté, la crise a eu comme impact de motiver tous les EM à collaborer au niveau supranational dans la coûteuse recherche de technologies militaires. Divers projets paneuropéens d’armement connurent depuis un développement accru. Toutefois, des limitations et contrecoups à l’Europe de la défense existent toujours. Verrons-nous un jour une vraie et complète Europe de la défense, voire une armée européenne?

Robin Vanholme est un étudiant en deuxième année d’Études européennes à l’Institut d’Études européennes.

 

 

Sources

  • AED, Air-to-Air Refueling factsheet, 24 mars 2014.
  • AED, EDA’s Polling and Sharing Factsheet, 2013.
  • AED, Retransciption de Intervention by EDA chief executive in the European parliament’s subcommittee on security and defence, Bruxelles, 6 mai 2015, p. 8.
  • HALLENBERG, J. et KARLSSON, H., The Iraq War: European Perspectives on Politics, Strategy and Operations, Londres, Routledge, 2005, p. 172.
  • MACRON, E., tweet officiel, aout 2018.
  • MIZOKAMI, K., « This Chart Explains How Crazy-Expensive Fighter Jets Have Gotten », 14 mars 2017, www.popularmechanics.com/military/weapons/news/a25678/the-cost-of-new-fighters-keeps-going-up-up-up/.
  • RIA NOVOSTI, « Минобороны может заказать 14 самолетов-заправщиков Ил-78М-90А », 1er aout 2018,
  • https://news.rambler.ru/troops/40465657-minoborony-mozhet-zakazat-14-samoletov-zapravschikov-il-78m-90a/.
  • www.russiaplanes.net.
  • VIGOUREUX, T., « Les déboires de l’Airbus A400M », Le Point, 11 février 2016, https://www.lepoint.fr/economie/les-deboires-de-l-airbus-a400m-11-02-2016-2017144_28.php.
  • техника, и . и., « ВВС России ускорят модернизацию бомбардировщиков Су-24 », Lenta.ru, 21 October 2011, https://lenta.ru/news/2011/10/21/su24/..
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